
Interview "tandem" avec Stephane Cattaneo
et Moebius
Par Dimitri IANNI
- C'est dans un cadre inhabituel que j'eu le plaisir
d'interviewer pour la premiere fois et pour vous, fideles
lecteurs, MOEBIUS associe a un jeune peintre Stephane CATTANEO,
a l'occasion du vernissage de l'exposition TANDEM
a la galerie STARDOM (Paris 11 eme) le 29 avril 1993. En fait, il
s'agit ici de peintures, de dessins, d'univers personnels et non
de BD. Cattaneo peint des motifs abstraits et colores et le
dessin realiste de MOEBIUS vient les illustrer et leur donner une
autre dimension. Toujours pret pour de nouvelles experiences
graphiques, MOEBIUS nous livre quelques explications sur sa
demarche et sa vision de l'art moderne. On decouvre avec plaisir
un jeune peintre de 23 ans: Stephane CATTANEO. C'est l'interview
TANDEM.
D.I.: - Comment est nee votre collaboration ?
S.C.: - En fait, on s'est rencontre grâce a une
connaissance commune et par l'intermediaire de France-Soir. J'ai
montre mes dessins a MOEBIUS qui m'a donne des conseils pour les
presenter. C'est quand je lui est montre mes abstraits qu'il m'a
propose de faire quelque chose avec lui. Et a partir de la, on a
ete amenes a se revoir et a travailler ensemble pour cette expo.
M. : - Il y avait quelque chose que j'avais envie de faire
depuis longtemps: c'etait creer une histoire sur le Major
Grubert, qui nous montrerait son musee. En fait, j'aurais voulu
en faire un album entier. On y aurait vu le major en train de
visiter son musee, et ce musee, il aurait ete incroyable: comme
le Major Grubert est capable de se deplacer dans l'univers entier
et de voyager dans le temps, il y aurait des oeuvres classiques,
des oeuvres provenant d'autres civilisations et des tableaux
inconnus de notre monde. Alors je me suis dit que j'allais
realiser ces oeuvres bizarres qui peuplent son musee. Mais je me
suis rendu compte que c'etait impossible car on ne peut echapper
a soi-meme. C'est pour cette raison qu'en voyant les abstraits de
Stephane, j'ai repense a ce projet.
D.I.: - Cette demarche qui consiste a dessiner autour des
peintures de Cattaneo, correspond plutôt a de l'illustration ou
est-ce une reponse a l'univers de sa peinture ?
M.: - En effet, on peut voir cela comme une reponse qui
deplace son oeuvre, la redimensionne. Au lieu d'etre petite, tout
d'un coup, elle devient grande alors qu'elle a toujours la meme
taille. Si on en met quelqu'un de petit dans la piece où elle se
trouve, elle va devenir immense; enfin, c'est la vision qu'en
aura le spectateur. Je trouvais cela interessant du point de vue
de la relativite et de l'aspect subjectif des choses.
D.I.: - Comment s'accordent vos deux univers, quels sont
vos points communs ?
M.: Le point commun! Eh bien, les personnages que j'ai
dessines sont relativement realistes, et on peut tres bien
imaginer que chez eux, il y a des oeuvres. En fait, je fais
rentrer son oeuvre dans mon univers. Ce qui se produit, c'est que
mon univers se met a contenir l'oeuvre de stephane, sans la
deformer ni l'alterer, en la laissant intacte mais en lui donnant
une autre perspective.
D.I.: - Vous semblez tres attire par la peinture moderne,
on se souvient de l'exposition Quatre-vingt huit sur des
peintures abstraites (1). Vous continuez a peindre?
M. : - J'ai toujours ete interesse par la peinture moderne
et les formes modernes d'expression, meme si je ne connais ni les
peintres ni le marche. Pour moi c'est different de la BD. C'est
une autre maniere de prononcer l'espace et le temps, de
s'affronter avec le geste, la matiere et la feuille. C'est une
autre forme d'expression où tout est possible.
D.I.: - Vous dites que tout est possible; on pourrait donc
faire n'importe quoi?
M. : - Non, en fait quand on est vraiment dedans, on ne
peut pas faire n'importe quoi. Pour quelqu'un comme moi qui n'est
pas reellement dedans, c'est delicat; on ne peut pas parodier, ou
alors cela n'a plus aucune valeur. On peut s'interroger: si on
prend un pseudonyme et que tout a coup, on commence a faire des
oeuvres qui plaisent, il y a une mystification extraordinaire.
Parce qu'en fait, tel est le but originel des peintures:
interesser les acheteurs qui vont les mettre chez eux. Toute la
litterature qu'il y autour, sur ce qu'a voulu representer
l'auteur, c'est la creme sur le gâteau.
D.I.: - Y-a-t'il une part de hasard dans tes oeuvres
abstraites?
M. : - Bien sûr, c'est evident! Tout le travail d'un
artiste moderne est d'essayer de toute ses forces de faire
intervenir le hasard dans son geste tout en le contrôlant, ce
qui est un paradoxe fou.
D.I.: - On pense aux toiles de J.POLLOCK (2), faites de
projection de peintures.
M. : - Oui, et tu remarques que toutes ses toiles se
reconnaissent.
S.C.: - Ça se retrouve aussi dans d'autres domaines; avec
John CAGE (3) dans les annees 60 et Frank ZAPPA (4) qui cherchait
presque a provoquer le hasard.
M. : - C'est jouer avec le hasard presque jusqu'a un point
de rupture. Il y a toujours une zone imprecise où la
communication avec le public n'est pas evidente. On ne sait
jamais si c'est vraiment de l'Avant-Garde ou si on a derape dans
un univers sans reperes. C'est la que reside toute l'aventure de
l'Art Moderne. Aujourd'hui, on en arrive a se demander si on peut
encore faire evoluer les choses: quelle sera la prochaine etape?
D.I.: - Le MOEBISME?
M. : - Pourquoi pas?
D.I.: -(me tournant vers Stephane) Quelles sont tes
influences et comment as-tu debute?
S.C.: - Je suis autodidacte et je ne peint serieusement
que depuis 2 ans; avant je faisais de la BD. En fait, j'aurais
plutôt tendance a etre un peintre qui voudrait se faire se faire
reconnaître en tant qu'auteur de BD. Je suis fascine par la
possibilite de raconter des histoires. Ça permet de faire passer
beaucoup de choses. Je ne sais pas si la synthese est possible
mais je me demande si on ne pourrait pas mettre en image une
histoire avec des tableaux expressionnistes ou des images
abstraites un peu comme celles que je peins: des tâches de
couleur, des jets de peinture... Sinon mes influences sont
plutôt a chercher du côte de la peinture americaine des annees
50 et du Cubisme.
M. : - Sthephane m'avait amene ses cahiers au debut. Il y
avait des petites peintures abstraites avec des legendes. Et j'ai
trouve ça tres proche de la BD. Chaque tableau racontait une
histoire en quelque sorte.
S.C.: - Ce sont principalement des recuperations de chutes
de papier que j'ai utilisees pour les faire. Ces chutes
proviennent de tableaux plus grands que je recadrais. En fait,
c'est plus proche du collage que de la peinture.
D.I.: - Tu t'interesses a la Science Fiction comme
MOEBIUS?
S.C.: - Sur ce point, je rejoins MOEBIUS. Je viens de
finir le quatrieme tome de Jerry CORNELIUS de MOORCOCK. Et je me
sens totalement concerne par le theme de l'entropie(5) qu'aborde
l'auteur dans ce livre. Les oeuvres de Philip K. DICK avec des
univers tronques m'interessent aussi beaucoup.
D.I.: - Certains motifs de tes peintures semblent inspires
de l'Afrique...
M. : - Il fait beaucoup de references a l'Afrique.
S.C.: - Ça vient d'un voyage que j'ai fait en Afrique et
qui m'a beaucoup marque.
Nous remercions la galerie STARDOM de nous avoir invite au
vernissage où l'on a pu admirer Stephane CATTANEO et MOEBIUS
realisant 5 dessins genereusement attribues aux invites par
tirage au sort. Delicieux les Cocktails!
(1) Quatre-vingt huit de MOEBIUS paru chez Casterman en 1990
(2) Jackson POLLOCK peintre abstrait americain (1912-1956)
(3) John CAGE: compositeur americain; Un des premiers a
introduire en musique la notion d'indetermination ou de hasard.
(4) Frank ZAPPA: guitariste et compositeur americain.
(5) Entropie: nombre qui mesure l'incertitude d'un message donne
par ce qui le precede.