Spirou, vous connaissez? Mais si! Vous savez: le petit groom qui comme Tintin vous a fait découvrir toutes les couleurs chamarrées de la BD. Du reste, c'est peut être grâce à son existance que vous tenez Extase dans vos petites mains fébriles à l'idée de lire la suite. Spirou, saches qu'il reste dans mon coeur comme dans celui de mon père une petite place pour toi... Trêve de nostalgie et parlons de Tome et Janry puisqu'ils sont les principaux interviewés.
| Remarqués par le journal de Spirou dans les années 80, ils devinrent les heureux successeurs de Franquin pour cette série culte. Aujourd'hui, pour ne pas se lasser d'un personnage coincé dans son système et ses traditions, ils ont créé le petit Spirou, un garnement attachant qui ne s'attend pas à devenir, 'quand il sera grand', le groom le plus connu de toute la BD du monde entier dans son ensemble et même plus. Grâce à ce Spirou rajeuni, le public s'en trouve élargi (tiens, ça rime!) et vous serez séduits par ses nouvelles aventures made in Tome et Janry... |
| Extase: Comment s'est
effectuée votre entrée dans le journal de Spirou ? Et
tout d'abord quel intérêt aviez vous à passer par un
hebdomadaire ? Tome: Un périodique comme Spirou qui est un journal de proximité suscite forcément des vocations. Le journal est un banc d'essai qui permet à de jeunes auteurs de faire leurs premières armes. Dans Spirou, il y a 64 pages à remplir par semaine, ce qui permet de tester de nouveaux talents. Ce milieu là est relativement plus aisé d'accès que celui de l'édition. |
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Nos débuts dans Spirou remontent à 1980, nous étions alors assistants pour Dupa (NDLR: dessinateur de Cubitus). Nous réalisions Janry et moi les décors de Cubitus. Nous travaillions donc pour le journal de Tintin. Puis, nous sommes venus à Spirou. Dupa devait dessiner deux ou trois planches de Cubitus en hommage pour le vingtième anniversaire de Boule et Bill. Et c'est Janry et moi qui devions les apporter à la rédaction de Spirou. Celle ci nous a demandé à cette occasion si nous ne voulions pas travailler pour eux.
Nous ne désirions pas être présent toutes
les semaines, c'est pour cela que nous avons eu l 'idée de
développer le concept du jeu mêlé avec une B.D. Mais le
concept de John Périll était compliqué et cela s'avéra très
difficile à réaliser. Nous avons quand même tenu le coup,
réalisant 43 pages en tout.
Extase: Sans l'appui d'un journal comme Spirou où vous faisiez vos premières armes pas à pas, auriez vous eu envie de présenter un album complet à un éditeur ?
Tome: C'est difficile de dire à
quel extrême on aurait été réduit. A l'époque, nous
travaillions pour Dupa et je ne sais pas si nous aurions trouvé
le temps ou l'énergie pour réaliser un album. C' est sûr qu'un
journal est quelque chose de formidable car il y a toujours à
faire: des illustrations, des strips, etc... En plus,
l'expérience du journal vous apprend quelles sont vos
possibilités. Dans notre cas, nous avons appris beaucoup quant
à la réalisation d'un scénario par exemple: on a mis à peu
près deux ans avant de maîtriser cette écriture particulière.
Extase: Comment s'est effectuée cette reprise de Spirou? On prétend que M. Dupuis lui-même vous aurait donné un coup de pouce!
| Tome: Est-ce
qu'il nous a aidé? je ne sais pas. Si un éditeur offre
une chance à un jeune auteur, c'est que quelque part, il
s'attend pour lui à un succès, si possible. A l'époque, on ne savait plus trop qui voulait faire quoi. Fournier voulait finalement bien reprendre la série, Chaland faisait un Spirou un peu parodique, Nic ,Broca et Cauvin publiaient aussi leur Spirou. Il y avait une carence de décision quant à savoir qui allait réellement reprendre la série. Il avait été question de créer un studio mais nous ne voulions pas travailler à l'américaine, ce n'était pas une bonne idée. Extase: Vous avez travaillé 10 ans exclusivement sur Spirou, personnage que vous n'aviez pas créé et qui avait donc ses normes et ses règles. Avez-vous créé votre propre petit Spirou pour vous soustraire de l'autre et pour casser le rythme hebdomadaire que vous infligeait le journal? |
Tome: Vous m'ôtez les mots de la bouche. Nous avons un contrat qui prévoit un album et demi par an, chose qui a été très difficile à tenir car il y avait toujours des petits dessins à réaliser pour le journal. cela demandait du temps, mais il fallait que Spirou soit présent toutes les semaines. De plus, nous avions une certaine crainte de nous lasser d'un personnage que nous n'avions pas créé. Une enquête du journal nous a fait remarquer qu'il fallait rajeunir le public qui se composait principalement d'adolescents.
L'idée était donc, par rapport à tout ça, de créer un Spirou 'quand il était jeune'. Mais je pense que quand on voit le petit Spirou, on a pas l'impression d'une B.D. traditionnelle qui s'adresse particulièrement aux enfants.
| Extase: Mais
avec le petit Spirou, vous avez touché un nouveau
public. Je pense notamment au public féminin qui
n'était pas particulièrement attiré par Spirou car il
faisait un peu office de James Bond à la Belge... Mais
pourquoi avoir fait un petit Spirou si fripon et si
chenapan? Tome: En ce qui concerne les gags qui touchent à tout le côté fripon du personnage, on s'est fixé un quota d'une planche sur quatre. Beaucoup de personnes nous demandent comment il se fait que Spirou devenu grand fasse moins de bêtise et soit si sage. Alors on répond en général: est-ce que ça n'est pas le cas de tout le monde? Et puis Spirou avait cette réputation d'être bien sage ce qui nous agaçait. Mais il fallait respecter la tradition, il ne fallait pas rompre avec son public car Spirou avait beaucoup souffert de ses changements d'auteurs successifs. |
Extase: est-ce que graphiquement vous vous sentez proche du style de Franquin?
Janry: C'est une question à
laquelle il m'est de moins en moins facile de répondre.
L'époque à laquelle je consultais en permanence les 'Spirou' de
Franquin s'éloigne de plus en plus. D'avantage que le mouvement,
je m'attache à la justesse des expressions. Le sens de la
comédie est essentiel et j'estime avoir beaucoup à apprendre
dans ce domaine (le 'mouvement n'est qu'un aspect du jeu des
personnages). Je pense qu'aujourd'hui, ma culture est plus
'cinéma' que 'bande dessinée'.
Extase: Combien de temps passez vous par planche?
Janry: Entre trois et cinq jours.
Le temps nécessaire pour réaliser une planche du petit Spirou
est comparable à celui d'une planche de Spirou et Fantasio. Plus
simples à dessiner, les planches du petit Spirou nécessitent à
chacune d'elles une réadaptation. Il s'agit à chaque fois d'une
nouvelle histoire avec un nouveau contexte.
| Extase: Sous
quelle forme recevez vous le scénario de Tome? Janry: Tome retranscrit un brouillon sommaire de la page avec aperçu des expressions, cadrages et position précise des textes. Extase: Participez vous au scénario? Janry: Je n'intervient essentiellement que dans la première partie de sa réalisation du scénario, lorsque nous collectons les idées pour le sujet choisi. après quoi, Tome devient le patron du scénario et je m'occupe de transposer en dessins le plus fidèlement possible l'histoire qu'il raconte. De nombreuses mises au point en cours sont nécessaires pour rester en phase lui et moi. |
Extase: Est-ce que votre enfance au Zaïre vous a influencé aussi bien graphiquement que dans votre imaginaire?
Janry: J'étais bien trop jeune
pour que des influences conscientes aient conditionné mes
idées. J'étais essentiellement 'consommateur' et nullement
créateur à l'époque. La B.D. faisait partie de mes rares
loisirs (Astérix, Spirou, La Ribambelle) et fut sûrement à
l'origine de ma vocation, mais ce n'est que bien plus tard que je
choisis d'être dessinateur.
Extase: En lisant Spirou, on sent que votre cadrage est influencé par le cinéma...
Janry: Exact, mais
essentiellement le cinéma américain (Altruan, Ridley Scott...)
qui soigne l'image. En cela, B.D. et cinéma se rejoignent: ils
racontent des histoires et mettent tout en oeuvre pour les
transmettre, les communiquer. Le cinéma français privilégie
l'histoire mais oublie trop souvent de développer les moyens
nécessaires pour l'exprimer. Les 'idées' françaises et la
'technique de narration' américaine donnent ensemble souvent du
grand cinéma (Caro-Jeunet, Annaud...)
propos recueillis par R. Dreesens. copyright Extase.